mardi 16 août 2016

Etre prêtre ouvrier à Cuba au moment de la chute du mur de Berlin

Jean-Pierre Borderon est aujourd'hui prêtre de l’église Jeanne d’Arc du Carré Saint-Dominique à Nîmes. Il raconte son expérience de prêtre ouvrier à Cuba.

Pourquoi êtes-vous devenu prêtre ?
Mon père était aide-comptable et ma mère secrétaire de direction au Crédit Lyonnais. J'étais l'aîné de trois enfants. A neuf ans, j'ai eu un flash et c'est là que  j'ai compris que je devais être prêtre. J'ai étudié de la sixième à la terminale au Petit séminaire en Vendée. Nous étions mille enfants. A 16 ans, c'était clair pour moi, j'allais servir l'église. Et à 20 ans, j'ai reçu mon adoubement.

Vous avez souhaité évangéliser les classes ouvrières ?
Oui, je suis rentré en contact très jeune avec le monde ouvrier grâce à un prêtre ouvrier décédé aujourd'hui. Puis, je suis devenu prêtre ouvrier à mon tour.

Comment sont nés les prêtres ouvriers ?
A la fin de la première Guerre mondiale, les congrégations religieuses ont voulu évangéliser les banlieues. Les prêtres ouvriers travaillaient dans les usines au même titre que les ouvriers 60 heures par semaine. L'idée était de vivre en immersion. Ils étaient habillés en civil et aucun signe ne les distinguait. La vie était dure à l'époque. En France, il y avait une centaines de prêtres ouvriers. Puis ils ont été interdits dans les années 54, car certains d'entre eux s'étaient syndiqués. Dans les années 60,  nous étions environ 35 000 prêtres en France, dont 1 000 prêtres ouvriers.

Vous êtes allé en Algérie pendant la guerre ?
Après la 1ère Guerre mondiale, l'église et l'état se sont séparés. Les prêtres avaient la possibilité d'aller sur le terrain en cas de mobilisation. J'étais séminariste à l'époque. J'ai voulu faire mon service militaire. J'ai fais quatre mois en France puis 24 mois en Algérie. Nous étions 16 séminaristes, parmi les 3 000 jeunes envoyés sur le terrain. Les troupes n'étaient pas préparées au combat. Mon rôle là-bas, c'était de faire prendre conscience aux combattants de ce qui était en train de se passer, pour lutter contre les dérives.

Vous avez été ordonné prêtre dans les années 65 ?
En 62, je suis rentré dans la Congrégation des "Frères de la charité". C'était l'époque du Vatican II qui annonçait une plus grande ouverture de l’Église. J'ai fait un an de novicia pendant lequel je me suis retiré dans un monastère à Paris. L'objectif étant de réfléchir à ma rencontre avec Jésus-Christ et à mon engagement définitif. J'ai fait six ans d'études religieuses pour apprendre les bases de la théologie, la morale, l'histoire le l’Église, la psychologie, la pédagogie et étudier la bible. Puis, j'ai été ordonné prêtre à Saint-Sulpice  à la fin de mes études.

Comment avez-vous vécu les années 68 ?
Je travaillais à mi-temps dans une entreprise de nettoyage de 40 000 personnes. Je faisais partie de la l'association de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne fondée en 1925. C'était le moment des grands changements. Les gens étaient contents de ce grand souffle de liberté. En décembre 68, j'ai voulu aller à Cuba.

Vous êtes parti au Mexique puis au Brésil  ?
Trois cents prêtres sont partis d'Espagne vers Cuba. Fidel Castro a accepté de faire rentrer des prêtres belges, canadiens et français de la Congrégation des "Petits frères du Père de Foucault". Je suis parti en 69 pour Cuba, mais je n'ai pas pu y entrer et je suis resté 3 ans au Mexique. J'ai été accueilli dans une famille là-bas. Je faisais de l'animation pour la jeunesse et j'ai rencontré des prêtres pour parler du Vatican II. De 72 à 77, j'ai renforcé les équipes à São Paulo au Brésil. Je travaillais comme ouvrier électricien de maintenance pour trois usines. J'accompagnais les jeunes de la JOC clandestines. Puis je suis revenu un an en France pour souffler un peu et j'ai été le 19ème vicaire de Saint-Jean-Baptiste de Belleville.

Vous avez été envoyé à Cuba en 83 ?
Le Père Rodolfo Sanchez est décédé d'un accident de voiture en septembre 83 et j'ai été envoyé à Cuba pour le remplacer. Sur place, mon travail d'ouvrier consistait à contrôler l'arrivée de la marchandise dans les entrepôts. Et comme il  n'y avait pas de paroisses là-bas, j'aidais aussi les autres prêtres à former les laïques. J'étais aumônier à la Confrérie de la "Vierge de la Charité" qui comptait 500 fidèles sur 300 000 habitants. J'organisais des réunions pour prier la Vierge et réfléchir sur la Bible. En 95, j'ai été le correspondant pour le secours catholique. Et la visite de Jean-Paul II à Cuba en 98 a été un grand moment.

Comment s'est déroulée votre vie à Cuba pendant l’embargo ?
A Cuba, la population est chaleureuse et accueillante. Les ouvriers sont courageux. J'ai vu la décadence de l'Union Soviétique à travers les ravitaillements. Au début tout allait bien, puis il a manqué des boites dans les conteneurs que l'on recevait. Puis l'on s'est mis à recevoir des conteneurs avec des boites déjà ouvertes. Et vers les années 82-84, on ne recevait plus rien.

Avait vu ressenti un endoctrinement de la population à Cuba ?
Les enfants sont endoctrinés tout petit. Ils apprennent les attitudes types à adopter. Ils vivent en permanence avec des "masques". Les gens acceptent tout. Ils sont formés pour obéir. Un jour, on a demandé a une religieuse cubaine ce qu'elle voulait tout simplement faire. Mais c'était la première fois qu'on lui posait ce type de question. Et pour la première fois, elle osait se la poser et agir par elle-même. Mais devenus adultes, les gens s’autocensurent.

Avez-vous un exemple de cette autocensure ?
Un jour, un jeune homme m'a raconté une histoire. Alors qu'il avait trois ans, sa mère lui a dit en cachette que Jésus veillait sur lui depuis le ciel et l'aimais très fort. Mais qu'il ne fallait n'en parler à personne. Et c'est adulte, au moment de son service militaire, qu'il a enfin osé le dire. C'est un peu comme la théorie de l'aquarium. Il faut arriver à trouver les limites pour découvrir que derrière ses limites, l'espace est plus grand.

Avez-vous rencontré des difficultés dans votre travail ?
J'avais décidé de travailler sur des postes bien en deçà de mes compétences. Comme ça j'étais utile pour le bon fonctionnement de l'entreprise et par la-même un peu intouchable. J'ai été accusé d'endoctriner les ouvriers, mais j'ai pu me défendre en répondant que j'étais un homme civilisé et poli, que je ne faisais que répondre aux questions qu’on me posait, ce qui était vrai et c'est passé.

Qu'en était-il de l'éducation ?
Les professeurs étaient jugés sur la façon dont ils introduisaient la politique dans les cours. Ils devaient sans cesse critiquer le capitalisme et encenser le communiste. L'éducation technique était de qualité mais l'endoctrinement toujours présent. Lorsqu'une délégation française est venue à Cuba, les enfants ont reçu des blouses blanches et des jouets, pour montrer que tout était formidable. Mais dès que la délégation est partie, on les leur a enlevé.

Que retenez-vous de cette expérience ?

Je suis rentré en France après 20 ans à Cuba. J'ai fait une longue route avec de nombreux amis cubains, c'était une expérience très riche. J'ai toujours eu envie d'y retourner et j'espère pourvoir le faire cette année.

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